Le chef Benoît Violier est mort

La Suisse Romande a été bouleversée ce matin par la nouvelle du suicide du chef le plus prestigieux du pays, récemment couronné comme le meilleur chef du monde par La Liste. Je n’ai jamais eu le plaisir de goûter à la cuisine de Violier, ni de manger à l’hôtel de ville de Crissier, mais la proximité et l’ampleur de l’événement, ainsi que ma passion pour la bonne cuisine m’on fait réfléchir à la question au centre des rapports dans la presse Suisse (et aussi celle du monde): pourquoi une personne qui semble avoir tout conquis décide de se tuer?

En écrivant ces lignes, je découvre que Le Temps a fait paraître un article de presse qui est apparu au cours de la journée où, dans un court entretien, Koorosh Massoud, enseignant en psychologie à l’université de Lausanne, signale que malgré le fait qu’on “associe systématiquement le suicide à l’échec, il peut aussi découler du succès”. C’est sur cette remarque-ci que je souhaite particulièrement me pencher, car c’est précisément la conclusion à laquelle je suis arrivée en fin de matinée.

Nous vivons à une époque où la réussite individuelle, marquée par la reconnaissance sociale, devient le but même la vie. La montée en puissance du culte de la célébrité associée à une visibilité exacerbée par une hyper-connexion virtuelle, accentue l’ampleur de la réussite et l’extension d’une telle reconnaissance. Bien que nous soyons tous affectés par ce régime, certaines professions semblent plus vulnérables que d’autres. Opérant moi même dans un métier de concurrence globale et de mesure de l’excellence constante et pressante –le milieu académique–, je suis familiarisée avec ce type de problème: le besoin de pousser ses propres limites et une sensation d’insatisfaction constante et perturbatrice, même (et surtout) après chaque petit (ou grand) succès.

Aujourd’hui j’ai longuement réfléchis au métier de chef de cuisine. J’aime cuisiner et cuisine presque tous les jours. Bien manger et bien faire à manger sont des choses auxquelles je donne une certaine importance. Je me suis aperçue qu’à la différence du métier académique, ce que l’on produit en cuisine est éphémère. Un article publié dans une bonne revue internationale restera toujours un article publié. Les générations à venir pourront le lire, le citer, le critiquer, s’en servir d’une manière ou d’une autre. Ce n’est pas le cas d’un plat de cuisine. Ce qui reste d’un bon plat c’est les critiques –écrites, visuelles, orales– du travail du chef, une sorte de ligne de transmission témoignant de sa grandeur, de l’excellence de son oeuvre. Mais ces rapports ne sont que des médiations de l’objet en question –la cuisine– qui ne peuvent que décevoir, car les mots, les métaphores, même les plus aptes et réussies, ne sont pas des saveurs ni des odeurs, elles ne sont que des mots.

Je peux imaginer la pression qu’un chef de la taille de Violier peut ressentir; que le chemin vers la reconnaissance qui légitime le métier –les étoiles Michelin– n’est jamais facile (pour les femmes il semblerait que ce soit bien pire). C’est fort probable qu’avoir son restaurant placé au premier rang d’une liste établie et légitimée par l’establishment gastronomique français (et même d’ailleurs) lui a donné de la satisfaction. Mais je peux également imaginer qu’au-delà de la satisfaction il y a eu de l’angoisse, de l’angoisse de ne pas vivre à la hauteur des expectatives qu’une telle distinction génère, certes, chez ceux/celles qui ont la légitimité de couronner –et découronner– un chef de cuisine. Car c’est une chose d’arriver au sommet, et une autre bien différente de pouvoir y rester. Surtout dans un métier où il faut assurer au jour le jour, tout au long de l’année, et pour le reste de sa carrière.

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